
Montmartre est sans doute l’un des quartiers de Paris qui possède la bande-son la plus riche. La Butte a inspiré les chansonniers, les artistes de cabaret, les chanteurs de music-hall, les poètes et, plus récemment, les rappeurs. Selon les époques, on y chante la misère, les petits métiers, les bals, les artistes, les amours, les touristes ou encore la transformation du quartier.
Voici quinze chansons qui permettent de parcourir cette histoire, de la fin du XIXe siècle à nos jours.
Au sommaire :
1. « À Montmerte » – Aristide Bruant
- Écrite par : Aristide Bruant, paroles et musique
- Interprètes connus : Aristide Bruant
- Date : 1888, publication ; reprise dans Dans la rue en 1889
« Depuis les temps les plus anciens, nous habitons… À Montmerte. »
Avant que Montmartre ne devienne la carte postale romantique que l’on connaît, la Butte est un quartier populaire, marqué par les cabarets, les petits métiers et une population modeste. Aristide Bruant en est l’un des grands chroniqueurs. Dans « À Montmerte », (souvent orthographié « À Montmartre ») il raconte une vie familiale installée sur la Butte, avec ses deuils, ses difficultés matérielles et ses amours. Le texte est particulièrement intéressant parce qu’il montre un Montmartre vécu de l’intérieur : loin du Sacré-Cœur touristique, Bruant parle de la pauvreté, du boulevard Rochechouart, de la « vieille butte » et des habitants qui y construisent leur existence. La chanson appartient à cette tradition de la chanson réaliste et argotique qui a largement contribué à forger l’identité culturelle de Montmartre.

2. « Mont’ là-dessus, tu verras Montmartre » – Lucien Boyer
- Écrite par : Lucien Boyer, paroles ; Charles Borel-Clerc, musique
- Interprètes connus : Lucien Boyer ; Colette Renard
- Date : 1923 pour le premier enregistrement ; publication vers 1924-1925
« Mont’ là-d’ssus et tu verras Montmartre »
Le titre résume à lui seul la géographie et l’esprit de la Butte : pour découvrir Montmartre, il faut y monter. Composée par Lucien Boyer et Charles Borel-Clerc, la chanson devient même un hymne de la République de Montmartre, cette association artistique et festive fondée au début du XXe siècle. Le texte oppose avec humour les Parisiens des grands boulevards à ceux qui connaissent véritablement la Butte. Montmartre y apparaît comme un village perché au-dessus de Paris, offrant un panorama jusqu’à Chartres. La chanson traduit parfaitement le sentiment d’identité locale très fort qui existait alors chez les Montmartrois.

3. « Où est-il donc ? » – Fréhel
- Écrite par : André Decaye et Lucien Carol, paroles ; Vincent Scotto, musique
- Interprètes connus : Fréhel ; Berthe Sylva ; Georgette Plana
- Date : 1936
« Où est-il mon moulin de la Place Blanche ? »
Créée par Fréhel dans le film Pépé le Moko, la chanson est une grande évocation nostalgique du Paris populaire. La chanteuse y imagine celui qui, parti à l’étranger, regrette son ancien quartier et ses habitudes. Le moulin de la place Blanche, les bals musette, les petits bistrots et les amis disparus composent un Montmartre populaire dont le souvenir devient presque mythique. Le titre est particulièrement intéressant parce qu’il associe Montmartre à la mémoire d’un Paris des faubourgs, celui des ouvriers, des cafés et de la chanson réaliste.

4. « Le Moulin de la Galette » – Lucienne Delyle
- Écrite par : Louis Poterat et André Tabet, paroles ; Norbert Glanzberg, musique
- Interprètes connus : Lucienne Delyle
- Date : 1946
« Le joli moulin d’la Galette a des ailes »
Le Moulin de la Galette est l’un des symboles les plus immédiatement associés à Montmartre. Dans cette chanson de 1946, il devient le décor d’une romance légère : une rue qui monte, un vieux moulin, un bal et une rencontre amoureuse. Le texte s’appuie sur la réputation festive du Moulin de la Galette, ancien moulin devenu lieu de danse et de divertissement. Il transforme ainsi un monument bien réel de la Butte en décor sentimental. La chanson participe à la construction d’un Montmartre souriant et romantique, celui des bals, des amoureux et des dimanches de printemps.

5. « Place Pigalle » – Maurice Chevalier
- Écrite par : Maurice Chevalier, paroles ; Alex Alstone, musique
- Interprètes connus : Maurice Chevalier
- Date : 1945-1946
« Place Pigalle, c’est là que le monde entier vient se rencontrer »
Avec « Place Pigalle », Montmartre change de visage. Ce n’est plus seulement le quartier des peintres et des poètes : c’est celui de la nuit, des cafés, des spectacles et des rencontres. La chanson célèbre une Pigalle cosmopolite où se croisent différentes nationalités et différents milieux. Le Musée Carnavalet conserve d’ailleurs une partition illustrée du titre dont l’iconographie associe explicitement Pigalle à Montmartre, au Sacré-Cœur et au Moulin Rouge. Le texte témoigne de l’image très particulière que Pigalle et la Butte véhiculent dans la chanson populaire de l’après-guerre : un Paris nocturne, vivant, interlope et quelque peu sulfureux.

6. « Rue Lepic » – Yves Montand
- Écrite par : Pierre Jacob, paroles ; Michel Emer, musique
- Interprètes connus : Yves Montand ; Patachou
- Date : 1951
« La rue monte, monte toujours vers Montmartre »
Ici, Montmartre n’est plus un simple décor : il est atteint progressivement par la montée de la rue Lepic. La chanson décrit le marché qui s’éveille, les fruits, les fleurs, les marchands, les enfants et les « gosses à Poulbot ». Tout un petit monde populaire s’anime dans cette rue qui grimpe vers les moulins. La jeune fille qui traverse le quartier devient presque une incarnation de la rue elle-même. Le texte possède donc une dimension documentaire : il fixe l’atmosphère d’un Montmartre commerçant et populaire au début des années 1950, avant que la fréquentation touristique ne transforme profondément certains secteurs de la Butte.

7. « La Complainte de la Butte » – Cora Vaucaire
- Écrite par : Jean Renoir, paroles ; Georges Van Parys, musique
- Interprètes connus : Cora Vaucaire ; Patachou ; André Claveau ; Mouloudji ; Barbara ; Patrick Bruel ; Zaz
- Date : 1955
« Les escaliers de la Butte sont durs aux miséreux. Les ailes des moulins protègent les amoureux »
Créée pour le film French Cancan de Jean Renoir, sorti en 1955, « La Complainte de la Butte » est probablement l’une des chansons les plus intimement associées à Montmartre. Le film raconte le monde des cabarets de la Butte et du Moulin Rouge, et la chanson condense en quelques images la géographie et la mythologie du quartier : la rue Saint-Vincent, les escaliers, les moulins, les amoureux et les miséreux. Le texte mêle ainsi amour et pauvreté. La Butte est à la fois difficile à gravir pour les plus pauvres et refuge romantique pour les amoureux. Cora Vaucaire en donne la première interprétation célèbre, avant que le titre ne soit repris par de nombreux chanteurs.

8. « Les Nuits de Montmartre » – Aglaé
- Écrite par : Charles Aznavour, paroles ; Pierre Roche, musique
- Interprètes connus : Aglaé
- Date : 1955 ; enregistrement commercialisé en 1956
« Mais Paris sans Montmartre serait un cœur sans joie »
Charles Aznavour connaît bien la Butte lorsqu’il écrit « Les Nuits de Montmartre » avec son complice Pierre Roche. Le titre est associé au film homonyme de 1955, dans lequel la chanson est interprétée par Aglaé. Le texte embrasse tout le Montmartre nocturne : Pigalle, Blanche, la place du Tertre, les cafés, les artistes, les danseuses et les peintres. Le quartier devient une capitale dans la capitale, un endroit où la nuit semble prolonger indéfiniment la fête. La chanson est aussi intéressante parce qu’elle montre le passage du Montmartre populaire au Montmartre spectacle, celui qui commence déjà à vivre largement de son image.v

9. « Retour à Montmartre » – Cora Vaucaire
- Écrite par : Michel Vaucaire, paroles ; Georges Van Parys, musique
- Interprètes connus : Cora Vaucaire
- Date : 1955
« J’ai r’monté la rue Lepic après tant et tant d’années »
Avec « Retour à Montmartre », la Butte devient un territoire de mémoire. La narratrice revient dans le quartier après une longue absence et découvre qu’il a changé. Les anciennes boutiques ont disparu, les immeubles et les publicités ont remplacé une partie du décor familier, et les cars de touristes montent désormais la rue Lepic. La chanson oppose donc deux Montmartre : celui des souvenirs, associé à Utrillo, Bruant, aux petits cafés et aux artistes, et celui de la modernisation des années 1950. C’est l’un des premiers grands textes musicaux sur la transformation du quartier et sur la nostalgie d’un Montmartre en train de disparaître.

10. « Montmart’ » – Frank Sinatra et Maurice Chevalier
- Écrite par : Cole Porter
- Interprètes connus : Frank Sinatra ; Maurice Chevalier
- Date : 1960
« Montmart’ »
La chanson « Montmart’ » apparaît dans la bande originale du film américain Can-Can, réalisé par Walter Lang en 1960, avec Frank Sinatra, Shirley MacLaine et Maurice Chevalier. Cole Porter y revisite l’image internationale du Paris de la Belle Époque. Le film est situé dans le Montmartre des années 1890, autour des cabarets et du can-can. L’intérêt de ce titre est donc moins son récit que ce qu’il révèle : à l’aube des années 1960, Montmartre est devenu un véritable décor mondial, immédiatement reconnaissable par le public américain. Sinatra et Chevalier incarnent deux générations du spectacle parisien réunies autour de cette image.

11. « La Bohème » – Charles Aznavour
- Écrite par : Jacques Plante, paroles ; Charles Aznavour, musique
- Interprètes connus : Charles Aznavour ; Georges Guétary ; nombreux artistes internationaux
- Date : 1965
« Montmartre en ce temps-là accrochait ses lilas »
S’il fallait ne conserver qu’une seule chanson pour représenter le Montmartre mythique des artistes, ce serait probablement « La Bohème ». Écrite en 1965 pour l’opérette Monsieur Carnaval, elle évoque la jeunesse d’artistes vivant pauvrement sur la Butte. Le narrateur se souvient des chambres modestes, des cafés, des peintres qui attendent la gloire et des périodes où l’on ne mange pas à sa faim. Le Montmartre d’Aznavour est donc à la fois misérable et heureux : la pauvreté matérielle est compensée par la liberté, l’amitié, l’amour et la conviction d’avoir du talent. La chanson transforme cette période en souvenir idéalisé et contribue puissamment à fixer dans l’imaginaire collectif le mythe de la « bohème montmartroise ».

12. « La Butte à Picasso » – Juliette Gréco
- Écrite par : Georges Coulonges, paroles ; Francis Lemarque, musique
- Interprète connu : Juliette Gréco
- Date : 1975-1976
« La Butte à Picasso »
Cette chanson appartient au projet Paris Populi de Georges Coulonges et Francis Lemarque, qui voulait revisiter l’histoire populaire de Paris. Juliette Gréco y chante un Montmartre associé aux artistes et notamment à Pablo Picasso. Le titre renvoie à l’époque où la Butte, et particulièrement le secteur du Bateau-Lavoir, était un foyer majeur de création artistique. Picasso, Utrillo et tant d’autres artistes ont contribué à faire de Montmartre un lieu où se rencontrent peinture, poésie, chanson et vie de bohème. La chanson regarde donc la Butte comme un morceau de l’histoire culturelle de Paris.

13. « Montmartre » – Georges Chelon
- Écrite par : Georges Chelon, paroles et musique
- Interprète connu : Georges Chelon
- Date : milieu des années 1970 ; publication musicale en 1979
« Si l’on dit partout que Paris c’est Montmartre »
Chez Georges Chelon, Montmartre est presque un personnage. La chanson évoque la place du Tertre, le Lapin Agile, Utrillo, Boris Vian, le Sacré-Cœur et les marches de la Butte. Elle joue avec l’idée selon laquelle Montmartre serait une sorte de condensé de Paris, tout en affirmant paradoxalement que « Montmartre n’est pas vraiment Paris ». Cette contradiction est au cœur du texte : le quartier est présenté comme un village qui revendique sa différence, son air, ses peintres, ses cafés et ses amoureux. Chelon chante ainsi un Montmartre devenu mythique mais qui cherche encore à préserver son identité de village.

14. « La Maison rose » – Charles Aznavour
- Écrite par : Charles Aznavour, paroles et musique
- Interprète connu : Charles Aznavour
- Date : 2015
« Quand on descendait de la butte où je vivais à mes débuts »
Avec « La Maison rose », Aznavour revient une dernière fois sur son Montmartre personnel. Le titre, publié sur l’album Encores en 2015, évoque les débuts du chanteur sur la Butte et les amis qu’il y retrouvait. La Maison Rose devient le symbole d’une jeunesse faite de rencontres, de vin, d’amitié et de projets artistiques. Le texte fonctionne comme un souvenir autobiographique : le Montmartre de 2015 n’est pas celui que décrit Aznavour, mais celui qu’il porte en lui. Après avoir chanté la bohème en 1965, il revient donc cinquante ans plus tard sur les lieux et sur les souvenirs qui ont nourri sa propre histoire.

15. « Là-haut » – Hugo TSR
- Écrite par : Hugo TSR
- Interprète connu : Hugo TSR
- Date : 2017
« J’m’en vais là-haut sur la butte, pour regarder la ville »
Avec Hugo TSR, le Montmartre de la chanson entre dans l’univers du rap. « Là-haut » offre un regard radicalement différent de celui d’Aznavour ou de Bruant. La Butte n’est plus seulement celle des peintres, des amoureux ou des cabarets : elle devient un territoire urbain contemporain, avec ses habitants, ses immeubles, ses trafics, ses tensions sociales et son quotidien. Le Sacré-Cœur apparaît dans le paysage, mais il cohabite avec les réalités du XVIIIe arrondissement. La formule « là-haut sur la butte » conserve néanmoins quelque chose de très ancien : comme chez Lucien Boyer près d’un siècle plus tôt, il faut monter pour regarder Paris. Le décor a changé, mais la géographie demeure.

De Bruant à Hugo TSR : une même Butte, plusieurs Montmartre
Ces quinze chansons montrent surtout que Montmartre n’a jamais eu une seule identité musicale. Chez Aristide Bruant, c’est la Butte populaire et pauvre ; chez Lucien Boyer, un village fier de sa différence ; chez Fréhel, le Paris populaire que l’on regrette ; chez Yves Montand, un quartier vivant et commerçant ; chez Renoir et Van Parys, le décor romantique de la chanson française.
Puis vient le Montmartre mythifié des artistes avec Aznavour et Gréco, le Montmartre touristique et cosmopolite des années 1950-1960, avant que les chansons plus récentes ne reviennent à une mémoire personnelle ou à une réalité urbaine contemporaine.
Au fond, la permanence est peut-être là : la Butte est toujours chantée comme un endroit à part. Un lieu que l’on monte, que l’on quitte, auquel on revient, et qui permet de regarder Paris depuis un peu plus haut.






